Librairie | Yann Casseville : « Allen Iverson, c’est un chaos permanent » | NBA


C’était il y a vingt ans. Allen Iverson et les Sixers réalisaient une magnifique saison où le premier était élu MVP et les seconds disputaient les Finals face aux Lakers de Shaquille O’Neal et Kobe Bryant.

Si Iverson et sa bande ne gagneront pas le trophée, ils vont en revanche marquer les esprits et faire rêver des millions d’enfants dans le monde. Parmi eux, le journaliste Yann Casseville, rédacteur en chef du mensuel Basket Le Mag.

Ce dernier a pris la plume pour raconter, entre milles anecdotes, cette saison pas comme les autres, pour une franchise entière, du président au coach en passant par les fans. Et surtout pour sa superstar Allen Iverson, dont ces mois de 2001 restent le sommet de sa carrière.

D’où vient l’idée de ce livre ? Pourquoi Allen Iverson plutôt qu’un autre joueur, et même plus précisément, pourquoi cette saison 2000/2001 ?

C’est très simple. En 2001, j’ai onze ans, donc j’ai grandi avec Iverson et c’est mon premier gros choc dans le basket. Pour moi, et comme pour plein d’autres, à cet âge-là, Iverson devient une sorte d’inspiration. Même si j’ai continué à le suivre ensuite, j’ai toujours gardé en tête cette saison-là. La suite de sa carrière, avec ses passages à Denver, Detroit et Memphis, sa chute pourrait-on dire, m’intéressait moins car elle est pleine de déceptions. Je n’ai pas autant été touché qu’avec cette saison.

Je n’ai jamais écrit d’articles sur Iverson – pas un seul. Justement parce que je considère que j’y suis trop « attaché ». De plus, je ne voulais pas faire une biographie – elle existe déjà – car c’est cette saison 2000/2001 qui est marquante à mes yeux. Et l’occasion s’est présentée avec l’année 2021, qui en célèbre les vingt ans. Pour finir, j’ai estimé avoir une forme de légitimité à écrire cette histoire car j’ai eu accès à de la documentation (les archives des journaux Philadelphia Inquirer et Philadelphia Daily News). Ne vivant pas à Philadelphie et n’ayant pas parlé à Iverson, sans cette masse d’information, je n’aurais rien fait, je n’aurais rien eu à écrire de potentiellement intéressant pour le lecteur.

Comment avez-vous travaillé pour écrire votre livre ?

En juin 2020, au moment où la saison NBA est à l’arrêt, BeIN Sports diffuse des matches de légende. Un soir, en prime-time, la chaîne diffuse le Game 1 des Finals 2001, Los Angeles – Philadelphie. Je le regarde à nouveau et je suis ramené à cette époque-là. La nuit qui suit cette diffusion, je lis plein de choses pour me replonger dans cette époque. Ensuite, dans un second temps, je prends contact avec les bibliothèques de Philadelphie. Je demande même à la franchise des Sixers des conseils pour avoir accès aux archives ou pour revoir les matches, sans passer par Youtube.

Durant ces moments, je n’ai pas encore l’idée du livre. Surtout que sortir en France un livre sur une saison d’une seule équipe NBA, qui n’a en plus pas remporté le titre, ce n’est même plus s’adresser à une niche… Mais si cette histoire m’avait touché, elle avait sûrement touché d’autres gens. Et elle dépasse clairement le terrain. On emploie très souvent cette expression, mais c’est une vraie histoire humaine. Il y a énormément de relations fortes dans cette équipe.

« C’était tellement éphémère que, vingt ans après, on est encore quelques-uns à en parler »

Outre ce Game 1 des Finals 2001, il a donc fallu se replonger dans cette saison…

Bien sûr, surtout ceux de playoffs. J’ai même vu des rencontres que je n’avais jamais vues puisqu’en 2001, à onze ans, même en étant à fond derrière les Sixers, on ne peut pas voir tous les matches. Et l’idée du livre, c’était de revivre tout ça comme si on était en 2001. En revoyant les matches, même en n’étant pas surplace, on se rend compte de ce qu’il se passe. On a les commentateurs en direct, donc on perçoit mieux la réalité de l’époque.

Le parfait résumé de cette saison ne se trouve-t-il pas dans ces mots, qu’on peut lire dès votre introduction (page 13) : « éternel et éphémère » ?

Pour Allen Iverson et pour cette équipe, oui. C’est ça qui est touchant chez lui, aussi. Même s’ils restaient sur une montée en puissance, pour les Sixers, la saison 2000/2001 est assez soudaine. Et derrière, il n’y a pas de lendemain. Si on avait connu une construction linéaire, avec plusieurs passages en Finals, peut-être que cette équipe n’aurait pas autant marqué les esprits. Même chose pour Iverson. Il continuera d’être meilleur marqueur de la ligue et sera individuellement, je pense, encore plus fort mais il ne touchera plus jamais autant les gens – à mon avis. En 2001, il est parvenu à faire changer d’avis plusieurs de ses détracteurs.

J’ai été frappé par ce point : les Sixers sont allés au bout d’une histoire. On le ressent via les déclarations de l’époque. Ils jouent tous blessés et avec le sentiment que cette saison 2000/2001, c’est peut-être leur unique chance. Que les années 2002 et 2003 ne seront pas aussi belles. Et ils avaient raison car la suite ne donnera rien. Donc c’était tellement éphémère que, vingt ans après, on est encore quelques-uns à en parler.

Au fil du récit, on lit plusieurs remarques ironiques pour déconstruire, voire se moquer des critiques autour d’un Allen Iverson à l’image controversée, celle d’un « gangster », d’un « voyou ». On retrouve aussi ce ton quand vous évoquez son album de rap, dont les paroles insultantes ont été critiquées. Était-ce important de balayer ça, de dénoncer le mauvais traitement médiatique dont il avait été victime ?

On est souvent dans une image fantasmée de la NBA. La ligue a tendance à tout contrôler, à vouloir avoir une image positive car elle reste une entreprise mondiale, qui domine la planète basket et plaît aux petits comme aux grands. Je ne cherche pas à défendre ni à attaquer Iverson, mais je rappelle que ses tatouages étaient mal vus, un magazine de la NBA a même essayé de les censurer, alors qu’aujourd’hui, tous les joueurs ou presque ont des tatouages. C’est factuel. Pour son album de rap, je me demande simplement pourquoi on lui tombe dessus alors que ses propres coéquipiers écoutent la même chose dans le vestiaire au quotidien. Et il ne s’agit pas de défendre ces paroles-là. J’avais le sentiment qu’il était une cible facile. Certes, il n’a rien fait non plus pour éviter les balles.

C’est peut-être un cliché de le dire ainsi, néanmoins quand on dit qu’il est resté fidèle à lui-même, je pense que c’est vrai. Iverson, c’était « prenez-moi comme je suis ». Certains l’adoraient pour ça quand d’autres le détestaient pour ça. Quelque part, il est très moderne. On vit dans une époque où on dit aux gens d’être ce qu’ils sont, de ne pas se renier. Il en a payé le prix, pris des coups mais Iverson, c’était ça. Je déteste le jugement. Je n’ai pas vécu la vie d’Iverson, je ne suis pas son avocat, j’essaie simplement d’expliquer comment il a avancé et comment une époque a jugé son comportement, alors que vingt ans après, elle n’aurait sans doute pas le même regard.

Allen Iverson, complexe et paradoxal, n’est-il pas un des joueurs NBA les plus romanesques ?

Clairement. Au-delà de lui, je suis toujours passionné par ces personnes un peu « borderline ». C’est la vie, ça vibre et on ressent des choses. Certains joueurs ont des carrières magnifiques mais restent très lisses et, en tant que journaliste, ça ne m’intéresse pas de raconter des histoires lisses. Iverson est passionnant. Si on se place au niveau du coach, alors ça devait être un enfer puisqu’il était constamment en retard et ne prenait pas le travail au sérieux. Il était ingérable, c’est un chaos permanent. Raconter ça, c’est exceptionnel.

Même si je peux aussi comprendre une certaine antipathie pour lui. Vivre dans le chaos permanent, ça doit sûrement être douloureux pour les gens autour de lui. Parfois, il ne faisait pas preuve de respect pour tout ce qui avait été mis en place autour de lui. Donc il y a un côte sale gosse, gamin qui fait des bêtises, que je trouve attachant, mais il y a aussi une forme d’impunité avec son statut de star NBA. Il y a plusieurs facettes chez lui et ce n’est jamais tout noir ou tout blanc. Les nuances sont tellement fortes chez Iverson : il monte très haut et descend très bas. L’équilibre tient sur un fil et il tiendra uniquement sur une saison, celle de 2000/2001.

« L’histoire d’Allen Iverson me plaît comme elle est écrite et je ne veux pas la changer »

Existe-t-il chez vous une sensation de gâchis face à la carrière d’Allen Iverson, épaisse sur le plan individuel mais très maigre sur le plan collectif, ou est-ce une part du mythe, d’avoir été cet soliste génial, notamment durant cette saison de légende ?

Sous l’angle du fan, absolument aucun sentiment de gâchis. Je me suis accroché à lui pour ça, pour ce côté éphémère et nuancé. Sous l’angle de l’observateur ou du journaliste, on pourrait en trouver un, oui, peut-être, vu son talent. En réalité, je n’en suis même pas sûr. Avec son histoire et son passé, était-il en capacité de faire mieux ? Révolté contre le monde entier comme il l’était, pouvait-il vraiment devenir un professionnel sérieux de bout en bout, un bon petit soldat ? C’est ma vision, mais je pense qu’il était fait pour vivre comme ça, à 100 à l’heure. Réussir ou se crasher. En ce sens, il n’était pas Kobe Bryant et ce n’est ni mieux ni moins bien. L’histoire d’Allen Iverson me plaît comme elle est écrite et je ne veux pas la changer.

Le chapitre le plus copieux du livre est consacré à Pat Croce, le président de la franchise. Un personnage très fantasque, qui n’hésite pas, par exemple, à envoyer valser Bill Clinton ou Jay-Z quand ces derniers veulent une place pour un match des Sixers, et qui fut le lien entre Allen Iverson et Larry Brown…

Ce fut le chapitre le plus agréable à écrire. Dès que je trouvais un élément en rapport avec lui, dans un article, c’était fascinant et je découvrais quelque chose. Que ce soit le chapitre le plus long, ce n’est pas volontaire mais ça me fait plaisir. J’avais des souvenirs de lui à l’époque, ce personnage un peu « barré », mais je n’imaginais pas ce que j’allais trouver. Ce mec est fun. Il a quand même ouvert un musée consacré aux pirates, sujet sur lequel il a écrit des livres également. Il a fait mille boulots. Il est passé de kiné à patron d’une franchise NBA !

La réussite des Sixers lui doit beaucoup. Sans lui, Iverson aurait sans doute été transféré avant 2000, même si ça a failli se faire. Sans lui, la relation Iverson – Brown n’aurait jamais fonctionné, même s’il y a eu des milliards de problèmes entre ces deux-là. Il a eu la force de faire du coach son socle tout en gardant Iverson comme un électron libre, puis l’intelligence d’agir non pas comme un simple président de franchise mais d’essayer de comprendre son meilleur joueur. La franchise va avoir du mal à se remettre de son départ, en 2001, après les Finals.

C’était le parfait président pour Iverson et une anecdote le résume très bien. Quand la ligue gomme les tatouages d’Iverson après des photos pour le magazine de la NBA, pendant les playoffs, Pat Croce réagit le match suivant en offrant des tatouages éphémères à tous les spectateurs. C’est un coup de génie. Il se met ainsi évidemment Iverson dans la poche et joue sur le ressort, qui fonctionne si bien dans le sport, du « nous contre le reste du monde », en l’occurrence « les Sixers contre la NBA ».

La NBA en 2001, pour nous en France, c’est un monde qui n’existe plus : Internet commence, les réseaux sociaux n’existent pas, seuls quelques matches sont diffusés par Canal Plus. Alors que les conditions d’aujourd’hui sont idéales pour suivre la NBA, n’existe-t-il pas chez vous un certain romantisme de ces années-là ? Au fond, écrire un tel livre et se plonger dans cette époque, n’est-ce pas un moyen de retrouver une certaine madeleine de Proust ?

Totalement. Aujourd’hui, grâce au League Pass, on peut voir tous les matches et même choisir les commentaires que l’on désire entendre. C’est exceptionnel et j’adore ça. Mais quand je repense à 2001, je suis dans l’affect. Il y a une part de romantisme, c’est le bon mot. L’idée du livre, c’est de montrer que la NBA en 2000, c’était ça. Essayer de montrer ce qu’on pouvait ressentir en voyant Iverson à cet instant-là.

Je n’aime pas les débats entre générations, du genre « qui est meilleur que qui ? », car on est touché par ce qu’on voit sur le moment, à notre époque. Avoir vu les Finals de Michael Jordan en direct, ça doit être très fort. Trop jeune, je n’ai pas vécu ça, donc tout ce que je connais de lui, je l’ai appris après. Je ne peux pas être touché de la même façon. Ceux qui ont grandi avec Stephen Curry aujourd’hui, dans vingt ans, ils le défendront peut-être face au shooteur du moment dans des débats similaires.

2001, l’odyssée d’Allen Iverson
Auteur :
Yann Casseville
Éditeur :
Exuvie
Broché :
18,50 €
Liens :
Amazon, Fnac

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