L’attaquant du Canadien Kirby Dach revient à Chicago plus libre et prêt à éclore


Au début du mois d’avril, Kirby Dach était au cœur d’une léthargie d’une seule mention d’aide en neuf matchs, et l’entraîneur-chef par intérim des Blackhawks de Chicago, Derek King, avait été questionné à propos du potentiel offensif qu’il percevait chez le jeune joueur de centre.

« Je pense qu’il est encore inexploité, avait dit King. Il a de l’attaque. Est-ce qu’il va atteindre les chiffres de Patrick Kane ? Je l’espère, mais je ne vois pas ça venir. Mais il peut être un solide joueur dans les deux sens de la patinoire et mettre des points au tableaux. Ce ne sera pas extraordinaire, mais c’est quelque chose qu’on va devoir continuer à développer chez lui.

« Parfois, c’est difficile pour ces jeunes-là d’accepter qu’ils vont juste obtenir 40 points dans une année, et non pas 60 ou 70. Mais ils ne voient pas l’autre côté de la médaille. L’autre côté, c’est qu’il affronte les premiers trios adverses, il joue bien dans sa zone, il est sur la glace dans les moments cruciaux d’un match. »

Était-on en train de se préparer mentalement à Chicago à accepter que le troisième choix au total du repêchage de 2019 soit un joueur d’une quarantaine de points ? Était-on en train de se rabattre sur le fait que le potentiel défensif de Dach allait être sa planche de salut?

Quand King s’est prononcé à son sujet, il ignorait qu’il ne restait à Dach que quatre matchs à disputer dans l’uniforme des Blackhawks, car des ennuis persistants à son poignet allaient mettre fin à sa saison prématurément.

Dach, qui revient vendredi dans la ville où il a passé les trois premières années de sa carrière, a conclu sa troisième saison dans la Ligue nationale avec neuf buts et 26 points en 70 matchs. C’est assez loin des 40 points qu’évoquait son entraîneur, et encore plus loin des attentes qui viennent généralement avec un troisième choix universel.

Dans la perspective des Hawks, ce n’est peut-être pas surprenant que le directeur général Kyle Davidson ait décidé de l’échanger au terme de son contrat d’entrée. En tant que joueur autonome avec compensation, Dach allait demander plus d’argent, les blessures avaient ralenti sa progression, et certains questionnaient son éthique de travail.

On peut parler d’un changement d’air nécessaire, d’un nouveau départ, mais pourquoi une équipe en reconstruction tournerait-elle le dos à un tout jeune joueur qui pourrait être partie prenante de son renouveau, et que le joueur en question se met à produire dès son arrivée dans une nouvelle équipe?

Davidson a entamé une reconstruction complète des Blackhawks et, quitte à investir dans un joueur auquel l’organisation commençait à moins croire, peut-être a-t-il cru mieux de monnayer Dach pendant qu’il avait encore de la valeur. Il s’est assuré de mettre la main sur un espoir attrayant avec le 13e choix au repêchage en se disant que lorsque les Hawks seront de nouveaux compétitifs, ils auront un jeune Frank Nazar prêt à avoir un impact au lieu d’un centre dans la mi-vingtaine sur le point d’obtenir son autonomie complète.

Cela étant dit, il y avait quelque chose de contre-intuitif à se défaire aussi vite d’un joueur aussi jeune en qui on a autant investi.

« Si tu abandonnes sur quelqu’un de 21 ans, que ce soit au hockey ou dans n’importe quoi, je pense que tu n’y as sûrement pas mis beaucoup de patience, et tu n’as peut-être pas le portrait global ou une mentalité de croissance, a récemment proposé l’entraîneur-chef du Canadien, Martin St-Louis. À 21 ans, c’est tellement jeune. Kirby a été le troisième choix au total dans la Ligue nationale il y a trois ans! »

Explorons deux éléments liés au fait que Dach commence à peine à trouver ses repères à sa quatrième saison dans la LNH, soit son arrivée dans la LNH à l’âge de 18 ans et le genre d’opportunités qui lui a été donnée pour qu’il se développe.


Kaapo Kakko, Jack Hughes et Kirby Dach au repêchage de 2019. (Jeff Vinnick/NHLI via Getty Images)

Les Blackhawks avaient peut-être sélectionné Dach quelques rangs plus tôt que ce à quoi la majorité des observateurs s’attendaient, ses statistiques dans la Ligue de l’Ouest en 2018-19 ayant été bonnes sans être mirobolantes.

« Il est dur, solide avec la rondelle, il patine très bien pour un jeune de sa taille et il a une grande portée avec son bâton, ce qui l’aide non seulement en attaque et dans les zones à risque, mais aussi défensivement », avait expliqué le directeur du repêchage amateur des Hawks de l’époque, Mark Kelley, après l’avoir choisi.

« Il ne se replie pas de façon nonchalante. Il brise des jeux. Il a un arsenal complet. »

Avant même de considérer les blessures qui ont hypothéqué ses premières saisons dans la LNH, il ne faut pas oublier que Dach est arrivé dans le circuit Bettman à l’âge de 18 ans, en même temps que Jack Hughes et Kaapo Kakko, les deux autres joueurs qui formaient avec lui le top-3 du repêchage de 2019.

Or, lorsqu’on étire un peu le cou pour choisir un certain haut choix de repêchage, et qu’on précipite ensuite son arrivée dans la ligue, il y a forcément des attentes qui sont créées, car le niveau de confiance affiché par l’organisation dégage l’impression qu’elle sait quelque chose à propos du jeune que les autres ignorent dans une certaine mesure.

En cela, le cas de Dach rappelle un peu celui de Jesperi Kotkaniemi, qui avait été le troisième choix au total l’année précédente. Lui aussi avait été repêché un peu plus haut que prévu, avait été exposé très rapidement aux comparaisons avec d’autres attaquants de sa cuvée, et lui aussi s’était retrouvé dans une sorte d’impasse au terme de son premier contrat. Dans les dix dernières années, Dach et Kotkaniemi sont les deux seuls attaquants arrivés dans la LNH à 18 ans qui ont changé d’adresse après seulement trois ans dans leur organisation d’origine.

Au cours de ces dix dernières saisons, 27 attaquants ont joué au moins 40 matchs l’année suivant leur repêchage, leur année de 18 ans. Et lorsqu’on regarde leur production en termes de points par match à leurs quatre premières saisons dans la LNH, la moyenne de ces 27 joueurs confirme que c’est généralement lors de leur troisième campagne qu’on voit la production augmenter de façon significative.

Mais cela est loin d’être une règle absolue, et si les Blackhawks ont décidé de passer à autre chose en voyant que Dach n’avait pas effectué de véritable bond à sa troisième année, il était tout à fait justifié que le Canadien saute sur l’occasion pour continuer le projet. En prenant le pari de soumettre une offre hostile à Kotkaniemi, les Hurricanes de la Caroline ont pensé un peu de la même façon, agissant seulement de façon plus coûteuse et plus flamboyante.

Dach produit en ce moment à raison de 0,85 point par match. S’il maintient ce rythme, on parlera certainement d’une année d’éclosion pour lui.

Si l’on fixait de façon un peu arbitraire le seuil de « l’éclosion » à une production de 0,80 point par match, on constaterait que certains des 27 attaquants qui avaient atteint la LNH à 18 ans ont attendu au-delà de leur quatrième saison avant d’atteindre ce plateau. Il s’agit d’un groupe intéressant qui a de quoi inciter les équipes à persister dans le développement.

Nico Hischier est l’un de ces attaquants qui est arrivé dans la LNH à 18 ans. Premier choix au total du repêchage de 2017, il a connu une belle saison recrue, mais les blessures et un ensemble d’autres facteurs l’ont empêché de vraiment prendre son envol jusqu’à ce qu’il confirme son statut de joueur de premier plan en 2021-22, à sa cinquième campagne dans la ligue.

À ses yeux, les attentes entourant les jeunes de 18 ans qui arrivent dans la ligue sont du bruit qu’il faut apprendre à ignorer.

« Prends ton temps, concentre-toi sur ce que l’organisation te dit, ne t’attarde pas à ce qui s’écrit sur toi, à ce que les gens de l’extérieur disent de toi, continue à travailler sur ton jeu, et fais tout ce que tu peux pour aider l’équipe à gagner, a indiqué Hischier. Ce n’est pas toujours une question de production. Le hockey ne se résume pas juste aux buts et aux passes, et les gens qui comprennent le hockey le savent.

« Tu vas avoir de la pression, c’est sûr, mais d’un autre côté, certaines personnes ne comprennent pas à quel point c’est difficile. Il faut juste les laisser parler. »

À l’instar de Hischier, Dach estime qu’il avait tout à fait sa place dans la LNH à 18 ans. Cette idée qu’ils auraient bénéficié d’une année de plus dans un calibre plus adapté à leur groupe d’âge, une année de plus à prendre de la maturité physique afin d’être mieux préparés aux rigueurs de la LNH, les deux joueurs l’ont balayé du revers de la main.

« Les Hawks pensaient que j’étais prêt à 18 ans, a rappelé Dach. Je veux dire, est-ce que tu vas dire non si l’on t’offre de jouer dans la LNH à 18 ans ? On te donne accès à ton rêve et à la chance de jouer.

« J’ai toujours senti que j’étais prêt, a-t-il poursuivi. Ça a toujours été dans mon d’esprit d’être dans la LNH à 18 ans et de jouer. La COVID est arrivée, il y a eu les blessures et tout ça, et tu peux te trouver des excuses et dire plein de choses, mais il n’y a vraiment pas d’excuses. Tu vas sur la glace, tu joues le jeu, et c’est tout. Tout le monde veut atteindre la LNH aussi vite que possible, donc c’était un de mes objectifs de me faire repêcher et de faire partie de la formation dès le match d’ouverture suivant. »

Les jeunes de 18 ans sont heureux d’entamer immédiatement leur adaptation et de comprendre les rouages de la ligue, mais Dach illustre bien le risque qui existe à en attendre trop, trop vite de ces recrues.

Dans cinq des six saisons comprises entre 2008 et 2013, au moins cinq patineurs – attaquants et défenseurs inclus – ont joué au moins 40 matchs dans la LNH à leur année de 18 ans. Ils étaient sept en 2008. Mais depuis ce temps, il n’y en a jamais eu plus de quatre dans une saison. Et cette saison, l’ailier du Canadien Juraj Slafkovsky pourrait être le seul, de la même manière que Cole Sillinger a été le seul l’an dernier avec les Blue Jackets de Columbus.

On parle constamment d’une ligue axée sur la jeunesse et de l’utilité d’avoir de jeunes joueurs qui apportent du talent à prix modique pour soulager le plafond salarial, mais à l’égard des joueurs de 18 ans, il faut croire que la ligue se montre désormais plus prudente.

Au dernier camp d’entraînement des Blackawks, le capitaine Jonathan Toews, qui avait un peu pris Dach sous son aile, est revenu sur le départ de ce dernier en disant qu’on « pouvait peut-être plaider qu’il n’a jamais eu de véritable chance à Chicago ».

Dans la mesure où Patrick Kane et Alex DeBrincat ont été les compagnons de trios les plus fréquents de Dach à chacune des deux dernières saisons, et que Dach a joué plus de 18 minutes en moyenne durant ces deux années, on aurait le droit de remettre en question ce qu’avance Toews.

D’un autre côté, garder toujours la bride serrée avec un jeune joueur et lui faire ressentir la pression de produire est une autre façon de ne pas lui accorder de véritable chance.


Adam Boqvist, Alex DeBrincat, Jonathan Toews et Kirby Dach accueillent Patrick Kane pour célébrer un but. (Bill Smith/NHLI via Getty Images)

« Je pense que ce que je retiens le plus en arrivant ici, c’est de pouvoir jouer librement, d’être créatif et d’utiliser mes instincts un peu plus, de me faire confiance autour du filet et de lancer des rondelles un peu plus souvent », disait Dach au moment de commenter le nouveau contrat de quatre ans, d’une valeur annuelle de 3 362 500$, qu’il venait de signer avec le Canadien.

« J’essaie simplement de me libérer des trois dernières années, de les mettre derrière moi et de me concentrer à l’avenir sur les points positifs à venir. »

Il a bien fallu qu’il y ait des motifs, au-delà de la simple production, pour inciter les Blackhawks à se défaire de Dach. De ce qu’on comprend, il y avait une certaine préoccupation autour de sa volonté réelle à devenir meilleur et à se dépasser pour devenir la meilleure version de lui-même. En prenant une chance avec lui, le Canadien a fait confiance à ses outils de développement afin d’aider Dach à prendre l’information qui lui est transmise, à l’incorporer à son jeu et à changer. Cela renvoie une fois de plus à la fameuse mentalité de croissance (en anglais: growth mindset) à laquelle St-Louis se réfère souvent.

« Rien n’est certain à 100% dans cette industrie, mais on pense qu’il a beaucoup de potentiel et on croit que dans cet environnement, avec notre groupe, avec notre entraîneur, avec notre personnel de développement, avec le caractère dans ce vestiaire, que ce sera un meilleur environnement pour Kirby Dach, a indiqué le DG Kent Hughes quand il a commenté le contrat de Dach au début septembre. Et dans cet environnement-là, on est à l’aise de penser qu’il va accomplir de belles choses pour le Canadien de Montréal.

« Est-ce qu’on le sait à 100% ? Non. Mais on prêt à parier là-dessus. »

Même si le Canadien a acquis Dach afin de l’aider à devenir un centre top-6, le fait qu’il ait été rapidement muté à l’aile par St-Louis n’équivaut pas à un échec dans la gestion de Dach. Voilà qui diffère de la façon dont de tels gestes pouvaient être interprétés à Chicago.

Il est vrai que Dach continue d’éprouver des difficultés cette saison au cercle de mise en jeu, mais Martin St-Louis préfère qu’il développe les autres facettes de son jeu et qu’il gagne en confiance en ayant du succès aux côtés de Nick Suzuki et Cole Caufield plutôt que d’être aspiré par le bas par ses insuccès au cercle. La position où il évolue importe moins que de mettre davantage ses habiletés de hockeyeur en contact avec une forme ou une autre de production.

« Il a progressé très rapidement, a dit St-Louis le 12 novembre dernier. Et lui avoir ôté la pression de devoir constamment remporter des mises en jeu, je pense que ça lui permet de jouer librement parce qu’il n’a pas cette responsabilité-là. »

L’an dernier, à Chicago, Kane et DeBrincat ne souffraient pas de ne pas avoir Dach comme joueur de centre. Tandis qu’avec le Canadien, Nick Suzuki et Cole Caufield sont clairement avantagés en l’ayant à leur droite. Les statistiques avancées de leur trio avec et sans Dach parlent d’elles-mêmes.

« Ce qui fait le succès de notre trio en ce moment, c’est que chacun d’entre nous peut faire le travail, a expliqué Dach. Chacun de nous peut être le tireur, chacun de nous peut être le passeur, chacun de nous peut être le gars dans le coin qui travaille dans les tranchées. Ce n’est pas comme si on avait un rôle défini sur notre trio. C’est sûr que Cole est davantage un tireur que Nick et moi. Et même Nick et moi, on est des fabricants de jeu un peu différents;  je suis plus du type grand attaquant de puissance qui va dans les coins et travaille dur, et Nick est plus tactique et il pense le jeu à un très haut niveau.

« Ce sont tout plein de petites habiletés différentes qui ajoutent un élément intangible à notre trio et qui font que ça fonctionne jusqu’à présent. »

Il y a certes des thèmes qu’on entendait à Chicago et qui reviennent encore dans la conversation, comme les mises en jeu ou le fait qu’il ne lance pas suffisamment au filet. Dach n’est pas un joueur parfait, mais au moins le Canadien tient un bon filon avec lui. Il semble avoir trouvé la bonne approche, Dach semble réceptif, et le pari qu’avait pris Hughes a désormais de bonnes chances d’être gagnant.

Dach n’était pas un joueur de premier plan quand il a terminé son contrat d’entrée avec les Hawks? À la bonne heure. Parfois, ça ne prend qu’un peu plus de patience et de persistance. Le voilà qui débarque à Chicago pour affronter les Blackhawks avec une cadence de près de 70 points projetés sur 82 matchs.

Le genre de rendement dont Derek King avait fait son deuil il y a quelques mois à peine.

 

(Photo: Emilee Chinn/Getty Images)

 



Laisser un commentaire